Dans son journal de juin, notre troll de luxe parle de nous, les Trois Gueules, et s'exprime ainsi :
Manuel m'intéresse beaucoup, en ce moment, de ce point de vue. Il est en train d'accomplir une sorte de mue. Et il a peur de ce qui lui arrive, ce qui peut se comprendre. Il a vécu comme vivent ses deux autres “gros bills”, et notamment Fabrice, à la limite de l'autisme, bien installé dans le Camp du bien. Manuel, lui, est en train d'ouvrir les yeux et de regarder le monde. Il s'en inquiète, c'est normal. Et c'est bien pour cela que, de temps en temps, il “convoque” des “fachos” fantasmés, parce qu'il a encore besoin de se rassurer : ce qu'il voit, ses yeux ouverts, l'effraie. L'effraie encore plus ce qu'il va devenir, évidemment. Il y a quelque jours, je lui ai demandé son adresse mail pour lui dire “des choses”. Il me l'a communiquée, en effet. Mais, là-dessus, je n'ai plus osé lui dire quoi que ce soit, et j'ai prétendu avoir tout oublié.Que voulais-je lui dire ? Plusieurs choses. Deux, en fait, et tout à fait liées. Que le temps de leur “blog à trois” est probablement terminé. Mais il doit très bien le savoir, puisqu'il est désormais le seul à alimenter celui-ci.La deuxième chose est qu'il vient d'ouvrir les yeux. Et qu'il va voir de plus en plus de choses désagréables. Pour le moment, il s'en défend, et c'est normal : il convoque encore, comme je l'ai dit plus haut, des “fachos” inexistants, des repoussoirs, des monstres pas regardables. Parce qu'il a encore besoin de se voir beau dans le miroir, comme le font ses deux amis.Ce qui est amusant, c'est que, de ces trois bills, Manuel est le seul que je n'ai jamais rencontré. Bon, j'ai très peu rencontré Fabrice non plus, puisque c'était à la Comète, où je suis arrivé très tard (après un dîner avec Juan Asensio et Criticus), et que je me suis écroulé, au sens le plus physique du terme, peu après mon arrivée.Pour conclure : ces trois jeunes gens sont en train de se séparer les uns des autres, me semble-t-il (mais je peux bien entendu me tromper du tout au tout sur la qualité et la solidité de leurs relations triangulaires) et ne le savent pas encore.
Ce passage m'a intimement touché, sur plusieurs aspects.
Il est d'abord étonnant de voir un étranger (excusez-moi, Didier, mais nous nous connaissons peu, finalement) écrire sur notre amitié. En effet, nous nous connaissons et nous nous pratiquons, tous les trois, depuis le lycée. Certes, nous avons souvent été en désaccord, sur de nombreux points, et les disputes de Fabrice et de Manuel, sur des sujets divers et variés, faisaient déjà le tour de la cours de notre pauvre établissement.
Ces différences sont réelles et pourtant, elles n'ont jamais réellement entamé nos amitiés respectives. Sans doute celles-ci s'appuient-elles sur d'autres ressorts que sur la politique. Et pourtant, le débat entre nous trois est resté toujours au coeur de notre relation.
Je me souviendrais toujours d'un nouvel an (1996 ou 1997 ?) que nous passions dans le Gers. En pleine nuit, alors que c'est normalement le moment où on danse et où on essaie d'oublier le poids des choses, nous parvînmes à nous affronter sur Israël, là, perdus que nous étions au milieu d'une campagne lointaine. Manuel jeta à la figure de Fabrice je ne sais plus quel objet qui traînait là.
Il y a deux semaines, lorsque nous étions dans l'Allier, j'ai noté que nos sujets de conversation avaient tout de même évolué, et que les disputes étaient moins fréquentes et moins violentes. Nous étions capables de nous balancer des choses à la figure, parfois très dures, sans que la dispute démarre immédiatement et que l'un d'entre nous doive aller faire un footing pour se calmer.
Peut-être faut-il y voir le poids du vieillissement, même si nous ne sommes encore que dans la trentaine. En avançant, en apprenant de la vie et du poids des expériences, nous devons nous rendre compte de la richesse et de l'importance des amitiés, même si la vie nous amène parfois sur des chemins très différents.
Le temps passe, putain...